Par Yvon Muya
Avec la contribution de Jean Pierre K et Siméon Isako

C’est une constante dans les affaires de pouvoir d’État. Un président est en mauvaise passe. Puis, un incident change le cours de son mandat. C’est fut le cas avec Georges Bush Junior et les attentats du 11 septembre 2001. De 51%, le Commander in Chef, désormais en campagne militaire contre le terrorisme, voit, en quelques jours seulement, sa cote de popularité (90%) frôler la perfection. «J’ai forcément changé», lançait pour sa part François Hollande, en 2015. Les attaques de janvier à Paris (130 morts) viennent de transformer le «Président normal» en «Président réel». Tandis qu’avec les martyrs de la Pentecôte, en 1966, et l’écrasement des «Fourmies», en 2007, Mobutu et Joseph Kabila, faisaient respectivement basculer le pays dans une dictature et une démocratie autoritaire dans laquelle il n’est plus question de porter l’image douce, de « celui qui porte les œufs».

En proie non pas à une mais à trois crises simultanées, Félix Tshisekedi, n’échappera pas à ce destin. D’abord concernant le Coronavirus. En proclamant solennellement l’état d’urgence le 24 mars 2020 et des mesures pour combattre la pandémie, le Chef de l’État, a sans doute enfilé ce jour-là ses meilleurs habits présidentiels depuis le 24 janvier 2019.

«Il a joué son rôle mais c’est au gouvernement maintenant de s’impliquer pour venir en aide aux malades. », souligne Paul Tshilumbu, professeur à l’Université de Kinshasa. Pour autant, la gestion de la maladie reste chaotique sur l’ensemble du territoire national. Entre les hésitations pour confiner la capitale et des personnes testées positifs qui ne savent pas où mettre le pied.


Félix Tshisekedi, proclamant l’état d’urgence le 24 mars 2020

«Le Président de la République a déclaré que le pays est en guerre sanitaire mais il ne pose pas d’actes nécessaires en tant que commandant suprême pour mobiliser les troupes. Aucune sortie pour se rapprocher de ses lieutenants de l’INRB, par exemple.», rappelle M. Zack, chef des travaux au département de politique extérieure à l’Institut facultaire des sciences de l’information et de la communication. Avec plus de 300 cas confirmés et une vingtaine de décès, la RDC est, à l’image de l’Afrique, relativement épargnée par la pandémie. Mais les «conséquences économiques avec des fâcheuses incidences sur les emplois» pourraient peser dans la perception des Congolais de la «conduite de cette guerre», prévient le spécialiste.

« La coalition CACH devra survivre aux poursuites personnelles judiciaires de Vital Kamerhe »

Sur le plan purement politique, c’est toute une autre histoire. Pour la première fois dans l’histoire du pays, un président congolais a laissé incarcérer son directeur de cabinet. C’est l’image qui restera pour longtemps associée à Felix Tshisekedi. Alors que son grand allié, Vital Kamerhe, écroué à la prison de Makala, fait face à des graves accusations de détournement de fonds publics. Une situation délicate qui pourrait mettre en péril la position d’un président déjà submergé par le FCC de Joseph Kabila. Pas tant que ça, estime-t-on du côté des organisations de la société civile, satisfaites, elles, que le slogan d’instauration d’un État de droit en RDC soit enfin suivi d’effets.

Vital Kamerhe, Félix Tshisekedi, Lamuka
F.Tshisekedi et V. Kamerhe le jour de l’investiture le 24 janvier 2019

«La coalition CACH devra survivre aux poursuites judiciaires personnelles de Vital Kamerhe. S’il est vrai que Vital Kamerhe jouit de la présomption d’innocence, il n’est pas normal qu’il ne puisse pas démissionner jusqu’à ce jour pour qu’il puisse se concentrer sur sa défense. L’avenir politique de Vital Kamerhe est tributaire de la suite des poursuites judiciaires engagées à son endroit. Pas de quoi mettre en péril celui du Chef de l’État», explique Georges Kapiamba, président de l’Association congolaise pour l’action et la justice (ACAJ).

« Après cette crise, engager des discussions pour remanier le gouvernement »

Ainsi en est-il de la polémique sur la convocation d’un congrès controversé suscitée par le Président du Sénat Alexis Thambwe Mwamba. Cette séquence devrait permettre de redistribuer les cartes, estime Georges Kapiamba.


Félix Tshisekedi en réunon avec les présidents des chambres législatives

«Après cette crise, le président devra engager des discussions avec tous les coalisés pour remanier le gouvernement et redéfinir le programme d’action de ce dernier en fonction des réalités auxquelles le pays est en train de faire face actuellement », suggère-t-il. Une dissolution de l’Assemblée nationale n’est pas à exclure, selon le juriste d’ACAJ, «si le FCC continue à jouer son double jeu».

En attendant, la crise de l’état d’urgence aura déjà offert à Félix Tshisekedi, envahi depuis le début par l’ombre encombrante de son autre allié, Joseph Kabila, d’afficher un tant soit peu son autorité même par le biais de l’image. Celle d’un Thambwe Mwamba convoqué à la N’sele tel un enfant venu s’expliquer restera parmi ces moments où le 5ème président congolais retrouvait son pouvoir. Peut-être un tournant de la présidence Tshisekedi.