Par Yvon Muya

Historique. Inédit. Du jamais vu. Les superlatifs se sont succédés dès l’annonce du verdict dans le procès de 100 jours. Vital Kamerhe, puissant numéro deux du régime de Félix Tshisekedi, a été condamné à 20 ans de travaux forcés. Le tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe l’a reconnu, avec deux autres co-accusés, coupable de détournement de fonds publics destinés aux travaux du programme d’urgence du Chef de l’État et de corruption. Une première en République Démocratique du Congo, un pays où, depuis les années Mobutu, puiser dans les caisses de l’État était un véritable sport national. Mais après l’euphorie qui a gagné les 80 millions de Congolais tout au long des six audiences, fatales, de la prison de Makala, l’heure est aux interrogations.

«Deux poids deux mesures»

« C’est trop tôt pour savoir si c’est du sérieux ou pas », estime ainsi la Conférence épiscopale nationale du Congo. L’influente organisation des évêques catholiques congolais est très présente dans le débat politique et attire régulièrement l’attention des autorités sur la question de bonne gouvernance et de lutte contre l’impunité. Or il faut encore « observer pour voir si la condamnation de Vital Kamerhe est quelque chose qui a été fait pour régler un problème politique ou c’est vraiment une nouvelle dynamique [dans la gestion du pays] », explique le Secrétaire général de la CENCO Donatien Nshole. L’église catholique n’est pas la seule à émettre des réserves sur la sentence qui met pour la première fois au tapis un haut dignitaire du pays. Le fait que Vital Kamerhe soit le seul à faire les frais de la nouvelle doctrine de l’État de droit prônée par Félix Tshisekedi a en effet suscité de nombreuses questions. C’est le cas de Sindika Dokolo qui souligne un traitement de «deux poids deux mesures».

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« La justice a été sévère avec Vital Kamerhe. La sanction quant à l’argent publique était une promesse de la coalition CACH. Mais on comprend mal comment on peut reconduire d’anciens cadres à la tête de la Commission électorale nationale indépendante sans avoir audité les milliards de dollars qui y ont été dépensés en toute opacité. », déplore le président du mouvement citoyen Les Congolais Débout, proche de l’opposant Moïse Katumbi. Un message implicite au nouveau gouvernement critiqué pour sa passivité face généralement aux anciens animateurs de l’ancien pouvoir.

Pas de temps pour « fouiner » dans les années Kabila

Dès son entrée en fonction, le Chef de l’État, avait prévenu qu’il n’avait pas le temps d’aller «fouiner» dans le passé. Privé de majorité au Parlement et cerné par les hommes de Joseph Kabila dans la quasi-totalité de structures de l’appareil de l’État, notamment au ministère de la Justice contrôlé par un bras droit de l’ancien président, Félix Tshisekedi, n’a que très peu de marges de manœuvre pour entreprendre une opération de nettoyage dans les casseroles de son prédécesseur et ses proches. C’est pourtant à ce niveau que la «république des juges», comme la surnomment déjà ses détracteurs, sera vraiment évaluée. Sachant que sous le régime précédent des dossiers susceptibles d’intéresser la curiosité des magistrats ne manquent pas. À l’image des violations de droits de l’homme, du détournement de l’argent des entreprises publiques ou encore de l’enrichissement illicite documentés à plusieurs reprises par les organisations non gouvernementales.

En livrant son propre directeur de cabinet jugé dans une transparence sans précédent. En favorisant un procès où les Congolais ont pu voir d’anciens ministres, un gouverneur de la Banque centrale et même un général, défiler à la barre pour témoigner, Félix Tshisekedi a néanmoins déjà gagné le pari de la symbolique. En attendant de piocher un autre gros poisson parmi ceux qui se seraient compromis au cours de dernières années et les nouveaux arrivants, la condamnation de Vital Kamerhe pourrait représenter un début de renaissance pour la justice congolaise longtemps soumise aux caprices et intérêts égoïstes des politiciens. Enfin, c’est tout ce que les Congolais peuvent espérer.