Par Yvon Muya

Joseph Kabila a beau été mis en difficulté par la persistante contestation catholique, d’un côté, et le désaveu de certains de ses pairs de la région, de l’autre, il n’en reste pas moins celui qui mène le jeu politique en Republique Démocratique du Congo. Celui qui dicte le tempo de la crise politique que traverse le pays. Son atout ? Le même qu’il y a deux ans lorsque son mandat expirait le 20 décembre 2016. Mais aussi, il y a un an, quand l’accord de la Saint Sylvestre censé aboutir à l’organisation des élections en décembre 2017 prenait l’eau : les institutions.

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« Le Président Kabila avance avec trois barres à feu : le Parlement, la CENI et la Justice. L’Opposition compte sur une population sans défense et une Église Catholique persécutée », décrypte le Journaliste et essayiste congolais Modeste Mutinga. Pour le sénateur auteur de la « Republique des inconscients », qui s’interroge sur la solution « magique » pour sauver le pays, le pilier institutionnel reste  vraisemblablement la carte maitresse que joue à fond le chef de l’État face à ses adversaires. Même si la série d’initiatives prises par Joseph Kabila pour rester au pouvoir ou pour gagner du temps restent relativement infructueuses depuis deux ans.

Pourtant, à deux mois du dépôt des candidatures pour la présidentielle du 23 décembre 2018, la machine Kabila est de nouveau lancée. Après avoir eu recours à la Cour constitutionnelle via la CENI version Malu-Malu pour reporter les élections municipales en 2014, obtenu, grâce à une requête contestée de la haute instance judiciaire du pays, son maintien en poste en mai 2016, le chef de l’État réussit à rassembler à deux reprises la classe politique autour d’une table. Deux dialogues – de la Cité de l’UA et du Centre interdiocésain – sur lesquels l’ombre des institutions (Président de la République et Gouvernement) aura sensiblement plané.

Rebelote. Dans une phase glissante du processus électoral qu’amorce le pays et face à la région (SADC et Grands lacs) qui commence à exprimer publiquement (Rwanda, Angola) son souhait de voir la transition congolaise se conclure rapidement sans heurts, le Raïs sait retrouver le sens du replis défensif…institutionnel. Et c’est le trio de Mutinga (Parlement, CENI, Justice) qui est mis à contribution.

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Pour le Parlement, le remplacement d’un membre de la Cour constitutionnelle tombe à pique. Ce vendredi, les deux chambres du Palais du Peuple sont appelées à faire le choix de l’un des trois hauts magistrats qui manquent à l’appel pour compléter le chiffre de neuf qui compose l’institution. Une procédure d’ordinaire normale mais qui devient un enjeu politique au moment même où les bruits, certes déjà démentis, d’un possible recours à la Cour constitutionnelle pour faire valider une candidature de Joseph Kabila, se font persistants.

Ce n’est certainement pas pour rien que cette séance provoque de l’agitation du côté de l’Opposition. « Les modalités de cette élection doivent être déterminées par une décision conjointe de deux Présidents et rendues publiques », a ainsi prévenu l’Association congolaise pour la justice (ACAJ), jeudi, dans un communiqué. Dirigée par Georges Kapiamba, proche de l’Opposant Moïse Katumbi, ACAJ fait pression pour que les élus nationaux n’envoient pas au sein de la plus importante instance judiciaire qui s’apprête à trancher dans quelques mois les contentieux électoraux une personne « travaillant dans les officines politiques ». Avocat dans les nombreux dossiers qui accablent l’ex gouverneur du Katanga et qui menacent sérieusement la participation de celui-ci à la présidentielle, M. Kapiamba sait ce combat perdu d’avance. Comme les sont jusqu’ici d’innombrables appels à la CENI d’abandonner le projet d’utiliser la très contestée machine à voter.

En se reposant sur les trois « barres à feu » – Parlement, CENI, Justice –  Joseph Kabila a ainsi de quoi mettre l’Opposition, les Catholiques et les pays de la région devant un fait accompli. En privant aux deux premiers toute possibilité de descendre dans la rue au moment où les institutions « compétentes » accompagnent « normalement » le processus électoral et en tenant les seconds à l’écart. Dans leur rôle des voisins, observateurs d’un État souverain qui file droit vers ses élections. À son rythme et avec son gros suspens sur l’avenir politique du chef de l’État.